Au Pérou, la colère des Andes

«Depuis cinq ou dix ans, […] la neige disparaît, on ne voit plus le sommet tout blanc du Salkantay. On voit une montagne noire et c’est une menace qui pèse sur nos ressources hydriques», commente Margot en contemplant sa vallée.

Pour rejoindre la maison de Margot en partant de la mythique cité inca de Cusco, il faut prendre une route sinueuse qui grimpe au sommet du mont Salkantay à 4300 mètres d’altitude. Une fois le sommet franchi, nous laissons derrière nous la cordillère des Andes orientales pour pénétrer dans la cordillère des Andes occidentales.

A une altitude de 4000 mètres, nous faisons notre entrée en Amazonie. En pleine saison des pluies, nous sommes noyées dans les nuages et la brume des montagnes. La végétation change petit à petit et se transforme en forêt tropicale. L’humidité nous pénètre, les cascades au pied des glaciers coulent à flots et les pluies battantes frappent la carrosserie de la voiture.

Après quatre heures de route, nous arrivons dans le village de Santa Teresa, un des chemins alternatifs pour accéder au site archéologique du Machu Picchu, qui recevait en 2018 plus d’un million et demi de visiteurs. A 2500 mètres d’altitude, dans la vallée du Salkantay – une des quatre vallées qui prennent naissance à Santa Teresa –, nous arrivons chez Margot.

En 2100, il ne pourrait rester qu’entre 6 et 8% de l’ensemble des glaciers du Pérou

Elle vit à Palmaderayoc sur son terrain de 2 hectares et demi, avec son mari Glicerio, sa fille Grisel et son fils Adriel. Ils y cultivent les granadillas (fruits de la passion) que Margot transforme en confiture, en glace ou en jus pour les vendre au kiosque qu’elle a construit en face de sa maison.

Tous les matins, les marcheurs venus du monde entier pour fouler les chemins incas jusqu’au Machu Picchu s’y arrêtent pour faire une pause dans leur randonnée de plusieurs jours. Margot n’a pas le temps de s’ennuyer, entre son kiosque et ses cultures attaquées par de nouvelles maladies, apparues avec le dérèglement climatique, sans oublier les tâches ménagères.

Avalanches de boue

Selon plusieurs études menées dans la vallée où vit Margot et sa famille, 71% des glaciers tropicaux se trouvent au Pérou et ils ont perdu 43% de leur superficie ces quarante dernières années, autrement dit plus de 1% par an. Dans le même temps, les Alpes perdaient 33% de leurs glaciers. D’ici à 2030, tous les glaciers tropicaux péruviens qui se situent en dessous de 5000 mètres pourraient disparaître. En 2100, selon le scénario pessimiste, il ne restera qu’entre 6 et 8% de l’ensemble des glaciers du Pérou.

Cette disparition des glaciers engendre une série de déséquilibres dans la région andine. En saison des pluies, les crues fluviales sont récurrentes et peuvent provoquer des coulées de boue destructrices. En saison sèche, tant pour les communautés andines que pour les habitants de grandes villes comme Cusco, le manque d’eau provoque des conflits d’usage entre besoins humains, agriculture et ressources hydroélectriques.

Il y a souvent des inondations, des glissements de terrain, des éboulements […] qui causent des dégâts sévères chez les habitants

Holger Frey, Université de Zurich

Ces conflits ne représentent qu’une des nombreuses conséquences auxquelles Glicerio et Margot doivent faire face. Ils ont dû apprendre à vivre avec les risques climatiques qui se multiplient. Glissements de terrain, pluies torrentielles et routes coupées sont leur lot quotidien.

De gigantesques avalanches de boue peuvent survenir du jour au lendemain, comme en février 2020 quand une énorme coulée a emporté tous les ponts, le seul axe routier et plusieurs maisons du bas de la vallée. L’acheminement des besoins de première nécessité a été un défi de tous les jours dans les semaines qui ont suivi, et le potager s’est avéré primordial pour se nourrir.

Système D

Puis, en mars, l’épidémie de Covid-19 a frappé de plein fouet. En quelques jours, les milliers de touristes qui foulaient les chemins incas ont disparu, le Machu Picchu a fermé et le président, Martin Vizcarra, a instauré le confinement obligatoire le 16 mars. Sans aide d’Etat et livrées à elles-mêmes, les communautés ont mis en place leur système D: troc entre voisins, aide d’urgence aux plus démunis, soupes populaires ou encore travaux communautaires pour reconstruire les axes routiers.

Holger Frey, géographe et glaciologue de l’Université de Zurich, a fait partie des experts qui ont participé au projet Glaciares, pour lequel il a passé plusieurs années dans la vallée du Salkantay: «La zone de Santa Teresa est très particulière. Bien qu’elle soit encore située au cœur des Andes, elle est orientée en direction du fleuve Amazone, si bien qu’elle reçoit un peu plus de pluies en provenance du bassin amazonien. Pendant la saison des pluies, il y a souvent des inondations, des glissements de terrain, des éboulements et débris charriés par les fleuves qui causent des dégâts sévères chez les habitants.»

Il faut accueillir les pluies avec foi et joie. Parce que lorsqu’il pleut, les plantes rient

Margot

Pour cet expert, «du côté de la fonte des glaciers, le lien avec le changement climatique est clairement établi. Pour les pluies, les relations de cause à effet sont plus difficiles à établir. Certains indices laissent prévoir qu’il y aura plus de sécheresses, mais il pourrait aussi y avoir davantage de fortes pluies.»

Cosmogonie inca

Pour Margot, «il faut accueillir les pluies avec foi et joie. Parce que lorsqu’il pleut, les plantes rient. Et la pluie est indispensable pour s’alimenter». Cette conception du rôle de la pluie dans la vie, Margot la puise dans la spiritualité de la cosmovision andine.

Cet héritage spirituel des peuples originaires s’est perdu au fil des siècles sous l’imposition de la religion catholique des colons espagnols. Néanmoins, certains prêtres, comme le Père Donato, curé de Santa Teresa, ont su combiner les deux cultures.

«Ce matin, nous montons sur le mont Saint-Valentin dont les flancs surplombent Santa Teresa. On va bénir la montagne, qui menace de s’effondrer sur une partie de la ville (6000 habitants), et assister à une messe pour que les gens prennent conscience du risque et recherchent l’aide de Dieu», nous explique Margot.

«Le prêtre jette de l’eau bénite et lance des graines de blé et de quinoa pour qu’elles prennent racine.» Pour essayer de freiner la pénétration massive des pluies torrentielles, une immense bâche de plastique bleu a été tendue. Des eucalyptus, connus pour être très gourmands en eau, ont été plantés pour absorber les pluies.

Un jour où des trombes d’eau s’abattent sur la vallée, Glicerio nous embarque sur la tyrolienne pour nous montrer l’augmentation fulgurante du lit du fleuve: «Normalement, ça monte entre trois à quatre heures et là, ça a été plus rapide et très brutal. En aval, il y a une ville et des habitations au bord du fleuve et ça c’est très préoccupant. Le fleuve charrie des bouts de bois et de la boue, et ça vient très certainement d’un éboulement qui s’est produit plus haut dans la vallée.»

Routes coupées

En amont se situe Chaullay, où vit Matias, l’oncle de Margot. En février 2019, un immense glissement de terrain s’est produit sur le chemin entre la maison de Margot et celle de son oncle. Pendant deux mois, il était impossible pour les habitants qui vivent plus haut de descendre dans la vallée. Depuis, les éboulements qui coupent la route sont très fréquents en saison des pluies et la famille se rend visite très rarement.

De temps en temps, il faut quand même remonter dans la vallée, et le trajet est toujours dangereux et source d’angoisse. Un matin, à l’aube, nous accompagnons Margot et sa famille, qui décident d’aller rendre visite à l’oncle Matias pour savoir comment se passe la saison des pluies là-haut.

A l’approche du glissement de terrain qui a dénudé la montagne de toute sa robe forestière, des camionnettes sont arrêtées. Des éboulements ont eu lieu dans la nuit et le passage en transport est impossible.

Les retraités doivent marcher plusieurs heures dans la montagne pour récupérer leur pension en liquide, environ 180 soles [50 francs]

Seule solution, traverser à pied, comme nous l’explique Margot: «On voit des pierres qui tombent. Elles sont petites mais elles tombent en masse et constamment. C’est toujours très risqué de traverser mais on n’a pas le choix pour rejoindre la maison de l’oncle Matias. Qui ne tente rien n’a rien! Et ça c’est la vie des habitants du haut de la vallée. Ils doivent passer la nourriture et toutes les premières nécessités chargées sur leur dos en espérant qu’aucune pierre ne leur tombe sur la tête.»

Pendant la saison des pluies, c’est surtout pour les anciens que la vie se complique. Certains vivent seuls, n’ont pas de famille et doivent eux-mêmes marcher plusieurs heures pour s’approvisionner en produits de première nécessité.

Une fois par mois, les retraités doivent aussi descendre au village de Santa Teresa pour aller chercher leur pension mensuelle. Ici, pas de compte bancaire et pas de versement automatisé des retraites, il faut marcher plusieurs heures dans la montagne pour récupérer en argent liquide la modique somme de 180 soles [50 francs] en moyenne.

Déforestation

«Autrefois, il n’y avait pas autant de glissements de terrain. Mais avant, il y avait les forêts primaires qui solidifiaient les terres. Maintenant, c’est presque tous les matins qu’on se réveille et qu’on apprend que la route est coupée et qu’on ne peut pas descendre au village», se lamente Matias.

La déforestation qui s’est opérée de manière parcellaire après la réforme agraire avortée de 1969 a effectivement fragilisé les montagnes. Cette réforme menée par le gouvernement militaire de Juan Velasco Alvarado a cédé aux paysans les terres qui appartenaient aux latifundios (les grandes exploitations agricoles possédées par des grands propriétaires souvent colons).

Ceux qui vont souffrir, ce sont nos enfants

Matias

La réforme n’a jamais été menée jusqu’à son terme et les paysans se sont retrouvés avec des parcelles de terres qu’ils savaient cultiver mais qu’ils ne savaient pas administrer. Livrés à eux-mêmes, les paysans ont déforesté leur terrain sans coordonner leur action, et ont ainsi dénudé parcelle après parcelle des milliers d’hectares.

Les arbres n’absorbaient plus l’eau des pluies et les sous-sols se sont fragilisés. Résultat: des pans entiers de montagne glissent brutalement dans les fleuves sous le poids de la pluie et emportent tout sur leur passage.

«On n’a pas le choix»

Pour aller à Playa Sahuayaco, le petit village où se trouve l’école, il n’y a qu’un chemin possible: le pont, qui menace de s’effondrer à chaque instant. Il enjambe le fleuve Salkantay, à une heure de marche de la maison de Grisel, la fille de Margot. «Pour aller à l’école, tous les matins et tous les soirs, il faut que je traverse ce pont», nous explique Grisel.

«A chaque fois, ça me fait peur. Il est très fragile et à tout moment le fleuve en crue peut l’emporter, surtout pendant la saison des pluies. Mais à chaque fois, je prends une grande inspiration, je serre bien fort la main de mon petit frère, Adriel, et on traverse. On n’a pas le choix.»

Un autre pont, plus solide, était en construction juste à côté de la structure branlante. L’ouvrage a démarré en juin 2019 et devait être fini en août de la même année. Mais les travaux conduits par les autorités publiques ont traîné et le fameux pont n’a jamais vu le jour.

En février 2020, l’avalanche de boues destructrices a tout emporté sur son passage, le village de Playa Sahuayaco a été totalement inondé et ses habitants ont été installés sous tente. Quant aux travaux de reconstruction, ils ont été paralysés par le confinement.

Au pays des minkas

Le fragile pont en bois que les enfants de Margot doivent emprunter tous les jours est un exemple emblématique de l’incurie des autorités publiques au Pérou. Les habitants de ces territoires hautement touristiques sont délaissés et les faibles engagements financiers et moraux des pouvoirs politiques sont notables.

Glicerio est le président du Front de défense de la communauté, une organisation qui porte les demandes et les revendications des habitants pour améliorer leurs conditions de vie.

«La majorité des ponts et des tyroliennes de la vallée, ce sont les habitants eux-mêmes qui les ont construits. L’entretien des sentiers pour les randonneurs qui viennent marcher sur les chemins incas pour rejoindre le Machu Picchu, nous le faisons nous-mêmes!»

Livrés à eux-mêmes, les habitants de ces vallées mettent sur pied des minkas, des travaux collectifs volontaires à caractère social organisés par les communautés elles-mêmes.

La minka est un concept andin millénaire qui était pratiqué par tous les peuples originaires d’Amérique. En Amérique du Sud et au Pérou en particulier, cette tradition, qui symbolise l’esprit communautaire, a survécu aux siècles de colonisation et représente un des seuls espoirs à court terme pour survivre aux tragiques épisodes climatiques.

Lors de la dernière coulée de boue et pendant la pandémie de covid, les habitants du Salkantay ont su s’organiser en quelques heures pour les premiers secours, les évacuations, les cantines ou encore l’approvisionnement des vivres, etc.

Le climat, lointaine priorité

Malgré cette aptitude collective à la résilience, la capacité d’adaptation aux effets du dérèglement climatique des paysans de la région de Santa Teresa, comme dans toutes les Andes péruviennes, reste très incertaine.

Et le manque d’engagement et d’investissement de la part des autorités publiques accentue cette incertitude. Au niveau national, la COP20, qui s’est déroulée à Lima en 2014, a contribué à une prise de conscience des enjeux climatiques au Pérou.

Le gouvernement a ainsi développé un Projet d’adaptation à la fonte accélérée des glaciers tropicaux, qui mène des études et déploie des projets pour que les Péruviens s’adaptent aux effets du recul des glaciers. Mais la mise en œuvre concrète de ce programme se fait attendre.

Le climat reste un sujet présent dans les discours politiques nationaux mais il n’est clairement pas prioritaire et les autorités au niveau local restent très peu informées et conscientes de la place que devrait prendre l’enjeu climatique dans l’administration locale de leur territoire.

«Et plus tard, qu’est-ce qui va se passer? Nous sommes terrifiés, nous avons peur. Mais, nous, les anciens, nous ne serons plus là! Ceux qui vont souffrir, ce sont nos enfants», s’émeut Matias.

«Il y a d’autres facteurs, comme le fait qu’il y a de plus en plus de gens, de plus en plus d’infrastructures implantées dans des zones à risque. Ça influe ou plutôt altère la situation. Quand j’étais là-bas, j’avais vraiment l’impression que la communauté voyait surtout le potentiel économique que représentait le tourisme, sans mesurer la pression que celui-ci pourrait exercer sur l’environnement et les ressources hydriques. Il y a des interactions très complexes entre les gens qui vivent sur place, les institutions politiques, l’économie, le tourisme et l’agriculture. C’est très passionnant mais rend très difficile les actions concrètes.»

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Pays où se trouve d’importantes communautés juives

France
1,327,852
Cas Confirmés
Belgium
392,258
Cas Confirmés
Canada
231,383
Cas Confirmés
Switzerland
145,044
Cas Confirmés
Israel
313,114
Cas Confirmés

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