“Elles n'ont jamais été aussi incapables de nous divertir” : la pandémie de Covid-19 nous a-t-elle vaccinés contre les célébrités ?

Aux Etats-Unis, berceau de la culture de la célébrité, les internautes se rebellent contre des stars, moquées et pointées du doigt pour leur train de vie luxueux, jugé indécent en pleine crise sanitaire et économique. 

Le 26 février, l’actrice américaine Gwyneth Paltrow embarquait dans un avion pour Paris. Sur Instagram, elle en profitait pour poster un selfie avec l’accessoire incontournable de la saison à venir : un masque. “J’ai déjà joué dans ce film. Prenez soin de vous. Ne vous serrez pas la main. Lavez-les souvent”, conseillait la star et gourou du bien-être, avant de traverser l’Atlantique. Le long-métrage auquel elle fait référence s’appelle Contagion (2011). Elle y incarne le patient zéro, première victime d’une pandémie mondiale.

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Deux mois après ce cliché, la réalité a rejoint la fiction : sur cinq continents, 215 000 personnes ont été emportées par le Covid-19. Mardi 28 avril, les Etats-Unis avaient enregistré plus de morts en huit semaines qu’en vingt années de guerre du Vietnam et plus de 26 millions de personnes avaient perdu leur emploi. Gwyneth Paltrow, elle, ne prend plus l’avion, mais continue de témoigner de son quotidien masqué et confiné sur les réseaux sociaux, rejointe dans les semaines qui ont suivi par une horde de stars au chômage technique.

Mais de l’autre côté des écrans, dans les foyers de citoyens anxieux face à une crise sanitaire et sociale sans précédent, les complaintes et les conseils du tout-Hollywood passent de plus en plus mal. 

“Aussi rapidement que le virus s’est propagé, de façon effroyablement exponentielle, notre relation à cette caste a viré à l’aigreur“, relevait début avril le journaliste de Vanity Fair* chargé de la rubrique divertissement. Stars moquées, jugées, voire insultées… En braquant le projecteur sur les “besoins essentiels” et les inégalités sociales, le coronavirus a-t-il mis à terre le culte des vedettes ?

Tout avait plutôt bien commencé. Le 10 mars, la rappeuse Cardi B publie une vidéo sur Instagram dans laquelle elle confie − avec son style bien à elle sa peur du “CoRonaVAïrussss !” Son post devient immédiatement viral  ni plus ni moins que la vidéo la plus regardée sur ce réseau social en mars, avec 27,8 millions de vues. Le lendemain, Tom Hanks, l’acteur préféré des Américains, et son épouse, l’actrice Rita Wilson, annoncent avoir été infectés et placés en quarantaine en Australie. Pour paraphraser Cardi B et son discours prophétique de la veille : “Shit go real !” (“Le coronavirus, c’est du sérieux”)

Alors que les messages de sympathie pleuvent sur le couple d’acteurs, le New York Times relève que “certes, la pandémie a déstabilisé les marchés financiers, fait fermer les universités et interdit tout déplacement à l’étranger. Mais infecter notre cher Tom Hanks ? C’en est trop.” Comment un pays dans lequel il faut qu’une célébrité soit malade pour prendre conscience de la gravité de la situation a-t-il pu se retourner contre ses idoles ? A cause de gens extraordinairement maladroits, à l’instar de Gal Gadot, qui incarne Wonder Woman au cinéma. 

Début mars, l’actrice a convié une vingtaine de célébrités à interpréter une reprise d’Imagine de John Lennon, en direct de la planète Malaise. “Nous sommes tous dans le même bateau”, lance-t-elle en introduction dans un sourire. Dès sa publication, le clip s’attire une avalanche de moqueries sur Twitter. Comble de l’échec, même des célébrités chambrent, comme l’humoriste Ricky Gervais. La presse pointe la gêne suscitée par cette chorale de privilégiés, brochette de “multimillionnaires chantant le rêve d’un monde sans possessions, et ce, alors qu’une foule de gens perdent leur travail”. “On savait que les célébrités étaient à côté de la plaque, mais jamais elles n’avaient provoqué une telle colère”, remarque une éditorialiste du Guardian.


Quelques jours plus tard, c’est Madonna qui en remet une couche. Le virus “est un grand égaliseur et c’est ce qui est terrible et génial. Il nous rend égaux”, lâche la star dans une vidéo que ne renierait pas Arielle Dombasle. La chanteuse y apparaît plongée dans un bain où flottent les pétales de rose, accompagnée en fond par quelques notes de piano. Non, Madge. “Loin d’être un ‘grand égaliseur’, le coronavirus a rendu les inégalités impossibles à ignorer”, corrige l’éditorialiste du Guardian, tandis que le clip disparaît d’Instagram.

C’est ainsi qu’une innocente vidéo montrant Jennifer Lopez dans le jardin de sa villa au côté de son fils, perché sur un hoverboard, et dans laquelle elle déplore de ne plus pouvoir aller au restaurant, a écopé d’un commentaire cinglant. “On te déteste tous.” Si même celle qui chantait “ne te laisse pas tromper par mes diamants, je suis toujours Jenny de la cité en prend pour son grade, c’est bien que l’Amérique, ou plutôt “la celebrity culture”, est en feu, estime le New York Times

Surtout, sa luxueuse villa ressemble à s’y méprendre à celle habitée par la riche famille autour de laquelle se déroule l’intrigue du film coréen Parasite, oscarisé en début d’année, entre autres, pour sa représentation des privilèges dans toute leur cruauté. “L’écart entre le train de vie et le quotidien difficile, laborieux, grisâtre des spectateurs d’une part, et le luxe, le faste des vedettes d’autre part, participe de la grandeur de la vedette”, contextualise le sociologue Gabriel Segré, maître de conférences à l’Université Paris Nanterre, rattaché au laboratoire de sociologie, philosophie et anthropologie politiques (Sophiapol) et auteur de plusieurs livres sur le culte des vedettes, dont Les fans. Une approche sociologique (ed. Presse Universitaire Blaise Pascal). Cet écart existe de tout temps, il a été mis en scène largement par la presse des vedettes dans les années 60.” Mais alors pourquoi tant de haine ? 

Avec le confinement et la mise à l’arrêt de l’usine à rêves, les célébrités ont cherché, comme beaucoup de confinés à domicile, à tuer le temps, voire à se rendre utiles. Logiquement, elles ont inondé les réseaux sociaux de leurs contenus maison. “Dès lors que ce type de communication devient le seul type rendu possible par le confinement, il s’intensifie, se précise et se diversifie (des vidéos de concerts intimistes dans le foyer privé…). Ce n’est pas une révolution ni même un changement”, relève Gabriel Segré. Au fil des semaines, des dizaines de stars ont ainsi publié des vidéos à vocation d’utilité publique, demandant à leurs millions de “followers” de “rester à la maison“. De Taylor Swift à Arnold Schwarzenegger, cigare au bec dans un jacuzzi, en passant par Danny DeVito ou Kim Kardashian. 

Or, l’expérimentation, qui dure déjà depuis deux mois, permet de tirer quelques enseignements : tout d’abord, les stars sont aussi ennuyeuses que nous et galèrent autant que nous avec la technologie”, note le journaliste culture pop de The Atlantic, étonné de constater que “les célébrités n’ont jamais été aussi incapables de divertir”. Bref, de faire leur métier. 

Surtout, dans l’expérience commune du confinement, “internet et les réseaux sociaux sont devenus un catalyseur de notre colère, en ce qu’ils révèlent le fossé grandissant entre ceux qui ont et ceux qui n’ont rien”, analyse Vox. Surtout quand “ceux qui n’ont rien” sont ceux qui font tout. Alors que les médecins manquent de masques, de blouses et de respirateurs, que les soignants se protègent avec des lunettes de ski et que l’Américain moyen ne peut se soigner convenablement, les internautes sont de plus en plus nombreux à s’indigner de voir “des mannequins comme Bella Hadid ou Naomi Campbell poser avec un équipemement quasi-impossible à se procurer”. Ou encore d’apprendre que Kris Jenner, maman de Kim Kardashian, a été testée pour le Covid-19 alors qu’elle ne présentait pas de symptômes.

Citée par Vox, l’anthropologue américaine Amber Wutich constate que la crise du coronavirus a ainsi initié “une transformation sociale extraordinaire”, appuyée par la prise de conscience des inégalités. A son tour, elle interroge une possible évolution de notre rapport aux paillettes. “Rappelez-vous que les célébrités ne sont que les porte-parole des 1% [des personnes les plus riches]Heureusement, le fait que les gens leur tournent désormais le dos montrent que de grands changements sont en vue”, s’enthousiasme l’auteur américano-britannique Skylar Baker-Jordan, dans The Independent

A la lueur du coronavirus, l’usage que font d’Instagram les célébrités et les influenceurs a valu au réseau social d’être qualifié de “pourriture classiste” par le média de gauche The Daily Beast, alors que Twitter laisse la place aux témoignages de soignants et autres salariés “essentiels”. Chez Teen Vogue, un média qui, comme Vox, se destine à la génération Z, mais aussi dans le New York Times ou encore sur le site Business Insider, le vocabulaire de la lutte des classes, des “masses” contre les “élites” et la remise en cause du capitalisme se retrouvent dans de nombreux articles et éditos consacrés au rôle des célébrités en temps de crise. Un rôle forcément comparé à celui des soignants et des salariés de la grande distribution, qualifiés de “héros” face à la pandémie et traditionnels parangons de modestie.  

La remise à plat express de nos priorités nous a rendus moins disposés à écouter ce que les stars ont à dire, souligne la journaliste britannique Polly Vernon dans un édito au vitriol publié dans The Sunday Times. Devenues des “plateformes” avec l’avènement des réseaux sociaux, susceptibles de porter un message en un clic vers des millions de “followers”, “on dirait désormais que toutes ces célébrités (…) veulent que nous sachions ce qu’elles pensent et ce qu’elles ressentent”. Or, “jusqu’à présent, et à part quelques exceptions notables, elles s’y sont horriblement mal prises. C’est pourquoi leur contribution n’est pas plus pertinente ou constructive que celle de votre maman. Sauf, bien sûr, si votre maman fait partie des ‘travailleurs essentiels’, auquel cas les célébrités sont moins utiles qu’elle.” 

Que peuvent donc faire les stars désœuvrées ? Si beaucoup de célébrités ont fait − plus ou moins discrètement de généreux dons à des fonds de soutien mis en place dans le cadre de la lutte contre l’épidémie, leurs appels à la générosité ont mis en exergue la méconnaissance des préoccupations de monsieur et madame Tout-le-monde. Loin de se douter qu’il se ferait pourrir en postant un lien vers une cagnotte GoFundMe à destination du personnel soignant, le chanteur et producteur Pharrell Williams s’est vu répondre : “Non, toi, donne ton argent.”

Et pour cause, les fans de certains artistes constituent justement le public le plus susceptible d’appartenir aux catégories de la population les plus vulnérables face au virus, pointe The Atlantic. “Alors que la pandémie continue, le public assistera sans doute à d’autres tentatives gênantes de la part de célébrités qui espèrent lever des fonds sans se douter des difficultés que traversent leurs followers”, prédit l’autrice de l’article, spécialisée elle aussi dans la culture et le divertissement. 

Pour le sociologue Gabriel Segré, il convient de noter que tout le monde ne réagit pas de la même façon face à ces contenus et autres sollicitations. “La réception et la consommation de ces vidéos mises en ligne par des vedettes dépendent évidemment des récepteurs (…), explique-t-il. L’accusation parfaitement légitime de la vedette déconnectée du réel, à la fortune ‘scandaleuse’ en ces temps de crise, se rencontre chez beaucoup d’entre nous, mais plus rarement chez les fans, consommateurs de la célébrité et souvent admirateurs de cette richesse ostentatoire.” Ainsi, notre soif de contenus people plus ou moins absurdes ou divertissants n’a pas disparu avec le coronavirus.

Quand Kim Kardashian murmure à la caméra, lors d’un tutoriel maquillage publié sur Instagram, qu’elle se cache “dans la salle de bains des invités” parce que ses enfants ne la quittent pas d’une semelle, de nombreux commentateurs et commentatrices assurent se reconnaître dans ses contraintes de télétravailleuse, qu’importe que la businesswoman vive dans un manoir et affirme à Vogue que la famille passe le plus clair de son confinement dans sa “salle de cinéma” privée. 

Classements des meilleures et des pires vidéos de célébrités, listes remises à jour des personnalités touchées par le Covid-19, likes par centaines de milliers sur les réseaux sociaux, collections de photos de nos idoles sans maquillage… Autant de preuves que l’élite culturelle parvient à exercer une fascination sur les citoyens ordinaires sans quitter son pyjama. “La vedette admirée est également perçue comme un proche investi affectivement : une personne que l’on connaît intimement, dont on suit les déboires privés, le quotidien, dont on connaît les goûts, les habitudes, les travers. Et que l’on peut suivre dans son intimité…” explique Gabriel Segré.

Avec la presse hier et les réseaux sociaux aujourd’hui, poursuit le sociologue, “la vedette peut faire partager son quotidien à ses fans et les inviter dans son intimité, faisant croire ainsi à une proximité, une complicité, qui encourage la ferveur, l’investissement affectif, et bien sûr la consommation…” Cardi B, dont le charisme survolté s’accompagne d’un discours politique ancré à gauche, garde ainsi la sympathie de ceux qui dénoncent la vacuité des stars. Rihanna demeure saluée pour ses engagements humanitaires et les millions de dollars qu’elle donne à des œuvres de charité. Tom Hanks et Rita Wilson, désormais guéris, cultivent une modestie appréciée et inoffensive.

Interrogé le 18 avril sur la radio américaine NPR, l’acteur confie avoir accepté de donner son sang  et ses anticorps afin de contribuer à la recherche d’un vaccin contre le Sars-CoV-2. Son interlocuteur ne peut s’empêcher de rêver. “Il ne peut pas y avoir de meilleure fin à cette catastrophe, lâche-t-il à la star. Si on découvrait que le remède se trouve dans le sang de Tom Hanks.” 

* Les liens présents dans cet article sont en anglais.

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