“J’ai pris énormément sur moi pour ne pas les énerver” : au procès des attentats de janvier 2015, le huis clos angoissant dans l'imprimerie de Dammartin-en-Goële

La cour d’assises spéciale a entendu mercredi les récits poignants et terrifiants du patron de l’entreprise et de son employé, caché sous un lavabo pendant près de huit heures. 

Comme chaque matin, ce vendredi 9 janvier 2015, Michel Catalano pousse la porte de son entreprise, l’imprimerie CTD à Dammartin-en-Goële, se prépare un café, allume la radio sur sa tablette. L’ambiance est un peu spéciale, ici comme ailleurs. Les frères Kouachi, qui ont tué douze personnes à Charlie Hebdo deux jours plus tôt, sont en cavale dans la région. Le patron de 48 ans en a oublié son téléphone portable chez lui. “Je me suis étonné de ne pas voir des gendarmes au rond-point en arrivant”, se souvient-il, en costume-cravate à la barre. Son employé Lilian, 26 ans à l’époque, arrive à son tour. Vers 8h35, l’interphone sonne. “Depuis deux ou trois jours, chaque fois qu’on sonnait, on se disait : ‘si ça se trouve, c’est eux'”. Michel Catalano chasse cette pensée, demande à son salarié d’ouvrir. Les deux terroristes, armés de kalachnikovs et d’un lance-roquettes, pénètrent dans les locaux.

La suite, Michel Catalano et Lilian vont la raconter en livrant un long récit, haletant et terrifiant, devant la cour d’assises spéciale de Paris, mercredi 16 septembre, au onzième jour du procès des attentats de janvier 2015. Le chef d’entreprise a eu le temps d’apercevoir les Kouachi avant leur entrée. Il intime à Lilian d’aller se cacher. 

Je lui dis ‘ce sont eux ils sont ici’. Il me regarde, il voit dans mes yeux que c’est vrai. Il voit la peur de mourir comme je vois la peur dans les siens. Je lui dis : ‘cache-toi et coupe ton portable.’Michel Catalanodevant la cour d’assises spéciale

Lilian se dirige vers le réfectoire sans hésiter. “J‘avais pensé la veille où me cacher s’ils venaient ici”, glisse le jeune homme, d’une voix étouffée sous son masque. Il se recroqueville dans un petit placard, sous un évier. La photo des lieux, projetée sur le grand écran, donne la mesure du supplice qu’il va endurer pendant près de huit heures. Les frères Kouachi demandent à Michel Catalano s’il est seul. Affirmatif. Pendant tout son témoignage, Chérif Kouachi sera “le grand” et Saïd “le petit”, histoire de ne pas satisfaire leur besoin de reconnaissance, même aujourd’hui. “Le grand” lui demande donc de prévenir la gendarmerie, puis lui tend sa bouteille d’eau. Michel Catalano leur offre un café à la place. 

Le grand sportif qu’il est parvient à “faire le vide” autour de lui “pour garder le plus de sang-froid possible et de calme”. Il pèse ses mots comme de la nitroglycérine. Prend du temps pour répondre aux questions, de la façon “la plus neutre possible”, les regarde “dans les yeux”. “J‘ai pris énormément sur moi pour ne pas les énerver.” Michel Catalano n’a qu’une obsession : qu’ils ne découvrent pas Lilian. Il retient même sa respiration quand il les voient s’éloigner pour inspecter les lieux. Il obtient d’eux qu’ils laissent partir un client, écoute leur prêche. 

“Je me suis assis et là, le plus grand s’est mis à côté de moi, a dit qu’il était d’Al-Qaïda au Yémen, qu’il avait fait l’école de la République, que c’était les autres qui tuaient les femmes et les enfants. Bon, on a vu que c’était pas le cas et je ne faisais pas partie de cette catégorie”, observe l’entrepreneur devant la cour. Chérif Kouachi lui demande s’il est juif. “J’ai répondu que j’étais français, d’origine italienne. Je suis persuadé que si j’avais été juif, je ne serais pas là pour parler.” Le nom de Michel Onfray surgit dans leur conversation mais Michel Catalano est ailleurs. Il a vu à travers la grande baie vitrée deux gendarmes descendre de leur véhicule, “sortir leur petite arme”. “J‘étais persuadé qu’ils allaient mourir.” Les terroristes les voient à leur tour, abaissent les mains pour signifier “du calme” à travers la vitre. Michel Catalano reproduit le geste à la barre, comme le gendarme entendu plus tôt dans la matinée. 

Ce brigadier de Dammartin a cru que c’était un otage qui faisait ce signe. “Primo-intervenant” avec sa collègue, il a expliqué à la cour comment sa formation de militaire leur avait sauvé la vie. Chérif Kouachi sort de l’imprimerie, encouragé par son frère, et tire en rafales sur le véhicule. Réfugié sur la gauche du bâtiment, le gendarme tire et le blesse à la gorge. En une fraction de seconde, il renonce à tirer une seconde fois. “Je me mets à sa place. Si je tue son frère, l’autre va être en colère et abattre tous les otages.”

L’objectif, c’était militairement parlant de ‘fixer l’ennemi sur place’. Je fais croire qu’ils sont cernés, ils vont se retrancher.Un gendarmedevant la cour d’assises spéciale

C’est précisément ce qui se produit. Réfugié dans son bureau, Michel Catalano reconnaît “le pas lourd” du terroriste et le bruit du lance-roquettes “qui tape contre les marches de cet escalier qui le hante encore”. Il les entend appeler, comme un “au secours”. “Monsieur, vous êtes où monsieur ?” Toujours pour protéger Lilian, il ressort et leur dit “Ne vous inquiétez pas, je vais vous soigner.” Il s’y prend à trois reprises pour réussir le pansement. “Le grand” transpire, dit au “petit” “je vais mourir.” Saïd Kaouchi, apparu au gré des témoignages précédents comme plus passif, secoue son petit frère. “Non, non, on n’a pas fini.” C’est lui qui donne le feu vert à Michel Catalano pour quitter les lieux en début d’après-midi. 

Lilian, lui, reste sous son lavabo. Terrorisé. Les vibrations incessantes de son téléphone, qu’il n’ose même pas attraper, lui font craindre d’être découvert. “Pour tenir le coup, j’essayais de penser à des choses positives. Si je m’en sors vivant, comment je vais faire pour profiter de la vie, demander ma femme en mariage, passer plus de temps avec mes parents…” Son cœur s’arrête lorsque Saïd Kouachi vient fouiller dans les placards à côté du sien.   

Je l’ai entendu se laver les mains, l’eau ruisselait dans mon dos. J’étais tétanisé, mon cerveau et mon cœur étaient en pause, c’était irréel. Une serviette était pendue sur une des portes. S’il se séchait les mains, ça ouvrait la porte.Liliandevant la cour d’assises spéciale

Saïd Kouachi ne s’est pas séché les mains. Lilan doit peut-être sa vie sauve à des détails aussi insignifiants et, cinq ans après, son attitude prostrée à la barre trahit son traumatisme. A un moment, tous les téléphones de l’entreprise se mettent à sonner en boucle. “Ça faisait un bruit assourdissant, je n’avais plus de repères. Mon seul repère, c’était mes oreilles.” Chérif Kouachi ne répond pas aux appels du GIGN mais à ceux d’un journaliste de BFM. La voix du terroriste a retenti dans la salle d’audience la veille. Il répète : “On n’est pas des tueurs nous, on est des défenseurs du prophète” et raccroche. Le fax de l’entreprise crache des feuilles “Je suis Charlie” ou “bon courage”Lilian finit par réussir à attraper son portable et à envoyer des messages à ses proches. Il communique avec les forces de l’ordre, qui lui demandent de se localiser. “Pitié, venez vite”, écrit-il, perclus de douleurs.   

A l’extérieur, Michel Catalano suit les opérations depuis le PC de sécurité. “J‘étais à deux doigts de m’évanouir. J’étais en apnée jusqu’à ce que le père de Lilian vienne en disant : ‘on a reçu un message, il est vivant sous l’évier.'” A 16h50, il assiste à l’assaut. En “une minute”, le fruit de quatorze ans de sacrifices, “l’entreprise d’une vie quand on vient comme moi d’un milieu défavorisé”, part en fumée. “Je me suis senti un petit mieux quand j’ai entendu : ‘cibles neutralisées, otage vivant’. J’ai respiré, enfin”. Lilian est lui aussi soulagé quand il voit “Michel”, qu’il avait cru mort. “C‘est mon héros, c’est lui qui m’a sauvé la vie”, murmure-t-il dans un sanglot à la barre.

A la sortie de son “débriefing” à la gendarmerie, une “horde de caméras” assaille le jeune homme. Une pression médiatique qui va durer plusieurs semaines et participe à son enfermement chez lui pendant quatre mois. Aujourd’hui encore, Lilian en veut aux journalistes, dont certains avaient révélé sa présence sous l’évier. “Si jamais ils avaient cherché… J’ai redouté ce procès non pas pour le témoignage mais à cause de l’aspect médiatique, qui est peut-être aujourd’hui mon plus gros traumatisme.” Quant à Michel Catalano, il est parvenu à reconstruire son imprimerie à Dammartin, grâce aux aides de l’Etat, “beaucoup de crédits” et une volonté de fer, “même si les assurances ne m’ont pas épargné”. Ces émotions qu’il a contenues de toutes ses forces dans le huis clos du 9 janvier le submergent à barre : “Je ne lâcherai pas car c’est ce qui me fait tenir, ce qui me fait vivre aujourd’hui.”

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