La Suisse, ce paradis jaune

C’est peut-être l’objet qui résume le mieux la Suisse. L’histoire des panneaux indicateurs jaunes balisant les sentiers pédestres raconte à la fois l’attachement aux montagnes, la subtile mécanique de la démocratie directe et une certaine idée du travail bien fait. Elle commence presque comme un conte par une magnifique journée ensoleillée de l’année 1930. Nous sommes à 2000 mètres d’altitude en plein cœur de la Suisse centrale, au col du Klausen, reliant les cantons d’Uri et de Glaris. Jakob Ess, enseignant à l’école de secondaire de la commune zurichoise de Meilen, y a emmené ses élèves pour une sortie scolaire. Mais la belle promenade tant attendue se révèle un calvaire. La classe est dangereusement dépassée par moult véhicules, qui frôlent les enfants et dégagent des fumées d’échappement. Révolté, le professeur imagine alors la création d’itinéraires de randonnée sécurisés, à l’écart des routes.

Voir la vidéo: La randonnée, un culte suisse

Quatre ans plus tard, le 15 décembre 1934, Jakob Ess concrétise ses desseins. Il fonde la Fédération suisse de tourisme pédestre (l’actuelle Suisse Rando). Ce jour-là, à Zurich, il envisage le concept d’un balisage unifié: des panneaux jaunes avec du texte en noir. Une idée qui va dans un premier temps susciter quelques moqueries, mais qui va se révéler géniale. Car l’essor va être fulgurant. Des sections cantonales s’organisent rapidement à travers tout le pays. Mise à part la parenthèse de la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle l’armée fit enlever cette signalétique qui aurait pu guider un éventuel envahisseur, la couleur jaune va s’imposer sur les sentiers de l’ensemble de la Suisse.

Plus de 65 000 kilomètres de sentiers

Près de 90 ans plus tard, les chiffres sont impressionnants. On compte environ 50 000 panneaux balisant plus de 65 000 kilomètres d’itinéraires pédestres, soit l’équivalant d’une fois et demie le diamètre de la terre. La densité de ce maillage – il y a en moyenne 1,9 kilomètre de sentier par km2 – est certainement sans équivalent dans le monde. «La randonnée n’est bien sûr pas propre à la Suisse, mais aucun pays n’a autant fait pour la préservation de son infrastructure de chemins pédestres, allant jusqu’à l’ancrer dans sa Constitution», assure la conseillère aux Etats vaudoise Adèle Thorens, présidente de Suisse Rando.

Lire aussi: Avec Adèle Thorens, la lobbyiste des marcheurs

«Dans les années 1970, avec l’essor de l’automobile est apparue la crainte que le développement du réseau routier n’affecte les chemins de randonnée», poursuit l’élue écologiste. Une initiative populaire est alors lancée pour les défendre. Mais fruit du subtil art du compromis helvétique, elle sera finalement retirée au profit d’un contre-projet qui sera largement accepté, le 18 février 1979, par 77,6% des citoyens; le canton du Valais sera le seul à le refuser.

Ce n’est pas tout. En octobre 1985, l’arsenal légal entourant cette activité est encore renforcé avec l’introduction de la LCPR, la loi fédérale sur les chemins pour piétons et les chemins de randonnée pédestre. Celle-ci prévoit que les cantons sont responsables de la gestion du réseau. Dans les faits, ceux-ci délèguent cette tâche aux différentes sections de Suisse Rando ou dans certains cas aux communes. «On peut parler d’un partenariat public-privé. Notre association a une faîtière composée de professionnels, mais l’entretien de la signalisation est en grande partie le fait des collaborateurs bénévoles. Ils sont au nombre de 1500», relève encore Adèle Thorens, qui précise qu’il existe des listes d’attente pour faire partie des équipes.

Culture de l’entretien permanent

Aux yeux de l’historien du sport Grégory Quin, cette subdivision cantonale est «l’une des clés du succès du système»: «Chacun a son mot à dire sur la gestion des sentiers dans sa région, peut faire partie d’un comité, c’est valorisant. On est loin d’une structure verticale à la française où les décisions pour chaque chemin seraient prises depuis la capitale.» A cela s’ajoute la force du mouvement associatif, populaire, que l’on retrouve par exemple dans les fédérations de gym. Pour le chercheur de l’Université de Lausanne, le grand soin mis à s’occuper de ses chemins pédestres dit beaucoup du pays, de «sa culture de l’entretien permanent» et de «son besoin de sécurité»: «Même au plus profond de la nature, grâce à ces panneaux jaunes, vous saurez toujours où vous êtes.»

Lire aussi: Nos propositions de randonnées loin de la foule

Cet entretien a un prix, environ 50 millions de francs par année, soit 800 francs le kilomètre. Reste que le bon état du réseau, facile d’accès avec notamment l’indication de la durée de parcours (calculée sur une moyenne de 4,2 km/h), est sans aucun doute l’un des facteurs qui expliquent la popularité de la randonnée, qui s’est imposée comme l’activité sportive et récréative la plus prisée. Pas moins de 2,7 millions de personnes s’y adonnent, soit 44% de la population. Les randonneurs suisses effectuent une moyenne de 20 sorties annuelles. Et ceux-ci dépensent chaque année 1,6 milliard de francs pour ce loisir, selon une étude pilotée conjointement en 2011 par la Confédération et Suisse Rando. Ce chiffre inclut à la fois les achats d’équipements et les frais sur place (repas, hébergement, remontées mécaniques…). Plus de 12 000 emplois à plein temps sont générés par la randonnée.

La vie en jaune

Et la pratique est en constante progression. «Depuis quelques années, je croise de plus en plus de marcheurs, il y a un véritable essor et ceci, bien avant la période du coronavirus qui a encore renforcé l’engouement», confirme le journaliste jurassien Pascal Bourquin. Il est l’un des hommes qui connaissent le mieux ces sentiers pédestres, lui qui s’est lancé le défi – intitulé «La vie en jaune» – de parcourir la totalité des 65 000 kilomètres du pays (il en a déjà effectué 17 920 km, soit 27,10%). «Ces parcours balisés sont un exceptionnel outil, un terrain de jeu incroyable, un joyau», s’émerveille-t-il.

Lire aussi: Pascal Bourquin, 65 000 kilomètres à pied

«La fréquentation des chemins est aussi inégalitaire que la répartition des richesses, regrette néanmoins le journaliste. Plus de 90% des gens s’agglutinent sur seulement 10% des sentiers. Tout le monde veut par exemple aller le dimanche après-midi au Chasseral. C’est un véritable luxe que d’entretenir l’ensemble du réseau, dont certains tronçons sont très peu utilisés.» Pascal Bourquin appelle, comme il le dit, à changer la focale: «Il n’y a pas que la classique offrant un panorama à couper le souffle sur plusieurs lacs avec les montagnes à l’arrière, on peut aussi prendre du plaisir dans une randonnée en plaine, à découvrir les paysages qui changent au détour d’une forêt. Car, avant tout, la marche, c’est un art.»

L' article original se trouve sur ce site

Share

Pays où se trouve d’importantes communautés juives

France
1,041,991
Cas Confirmés
Belgium
270,132
Cas Confirmés
Canada
211,617
Cas Confirmés
Switzerland
97,019
Cas Confirmés
Israel
308,247
Cas Confirmés

Dernière mise à jour

Michel Rosenzweig. Le délire sanitaire hygiéniste collectif

Le délire sanitaire hygiéniste collectif n’a désormais plus aucune limite, si tant est qu’il en ait eu une seule un jour. Je ne suis...

Présidentielle américaine : Washington annonce des sanctions après une “tentative d'ingérence” électorale iranienne

Ces sanctions visent les Gardiens de la révolution et leur unité d'élite pour les opérations extérieures, ainsi que le Bayan Rasaneh Gostar Institute, présenté...

« Est-ce que je vais encore intéresser les gens ? », s'inquiète Louane qui sort son troisième album

La chanteuse Louane. — Le Bon Bourgeois. Louane revient ce vendredi avec un nouvel album, Joie de vivre, après une pause médiatique de deux ans. « Est-ce...

Coronavirus à Marseille : Une brigade pour faire respecter le protocole dans les restaurants

Une brigade a été crée à Marseille pour aider et contrôler les restaurateurs afin de faire respecter le protocole sanitaire — Mathilde Ceilles /...

Coronavirus : Est-ce vraiment si « dur d’avoir 20 ans en 2020 », comme l’a déclaré Emmanuel Macron ?

Les jeunes sont pénalisés par la crise sanitaire. — Pixabay « C’est dur d’avoir 20 ans en 2020 », a déclaré Emmanuel Macron, lors de son allocution du 15 octobre....

« L’important n’est pas qu’on soit con mais pourquoi on l’est devenu et comment on peut cesser de l’être », estime Albert Dupontel

Albert Dupontel dans son film «Adieu les cons» — Jérôme Prébois/Gaumont disrtribution Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de...

FAQ

Questions-Réponses

Qu’est-ce qu’un coronavirus ? Les coronavirus forment une vaste famille de virus qui peuvent être pathogènes chez l’homme et chez l’animal. On sait que, chez...

Quand et comment utiliser un masque ?

Quand utiliser un masque ? Si vous êtes en bonne santé, vous ne devez utiliser un masque que si vous vous occupez d’une personne...

En finir avec les idées reçues

FAIT ÉTABLI : Boire de l'alcool ne protège pas contre la COVID-19 et peut être dangereux Une consommation fréquente ou excessive d'alcool peut augmenter les...

Nouveau Coronavirus (2019-nCoV)

Sur ce site Web, vous trouverez des informations et des conseils de l'OMS concernant la flambée actuelle de maladie à coronavirus 2019 (COVID-19) qui...

Articles similaires

Michel Rosenzweig. Le délire sanitaire hygiéniste collectif

Le délire sanitaire hygiéniste collectif n’a désormais plus aucune limite, si tant est qu’il...

Présidentielle américaine : Washington annonce des sanctions après une “tentative d'ingérence” électorale iranienne

Ces sanctions visent les Gardiens de la révolution et leur unité d'élite pour les...

« Est-ce que je vais encore intéresser les gens ? », s'inquiète Louane qui sort son troisième album

La chanteuse Louane. — Le Bon Bourgeois. Louane revient ce vendredi avec un nouvel album,...

Coronavirus à Marseille : Une brigade pour faire respecter le protocole dans les restaurants

Une brigade a été crée à Marseille pour aider et contrôler les restaurateurs afin...

L' article original se trouve sur ce site