Le plus haut des chants, flamme de Yah? שיר־השירים

Le plus haut des chants, flamme de Yah

שיר־השירים

À Déborah ma Sulamite

Par Albert Bensoussan

Le confinement qui dure et se prolonge fait de nous des ascètes ou des ermites, pris aux rets d’un dénuement morne ou douloureux, auquel on ne peut échapper que par la rêverie, la contemplation de la beauté, la nécessaire poésie. Si les livres bibliques, tels que l’Ecclésiaste ou Job, invitent à la réflexion — car n’est-ce pas ? dans le malheur et la privation il faut bien se montrer « philosophes », autrement dit stoïques —, par bonheur le Livre des Livres —Torah Prophètes Écrits — nous délivre aussi le Chant des Chants, ce long poème inspiré dont le thème unique est la course amoureuse, quête des amants ou de Dieu — libre à chacun de l’interpréter —, assurément, un chant de noces, un épithalame, autrement dit une ode nuptiale qui conduit au thalame, au lit où se consomme et s’exalte l’union des corps. Dans l’éternel combat que se livrent, dans nos jours mythologiques ou médicologiques, Éros et Thanatos, laissons l’espoir bercer  l’ennui et nous promettre, fougueux ou tendre, mais toujours victorieux : l’Amour.

Gustave Moreau : La Sulamite

Le scribe du Chir hachirim — « le plus haut des chants » — était sans nul doute un homme d’âge avancé et d’âme pieuse. Un seul nom de femme dans ce poème : Choulamit, un nom d’amoureuse, que nous appelons aussi la Sulamite. Et pourtant c’est dans la Bible, au livre des Rois, le nom de la dernière femme à entrer dans la couche de David, monarque vieilli (zaken), confiné et las, qui a besoin que ses os soient réchauffés. Nous lisons, en effet, au 1er Livre des Rois, au tout début, que « le roi David, vieux, décline tous les jours » (traduction d’André Chouraqui), et qu’il est donc frileux, reclus dans son alcôve. On sait, d’ailleurs, qu’il peut faire bien froid à Jérusalem, la ville qu’il a fondée. Alors ses gens vont chercher « une adolescente vierge » (na’ara betoula) et extrêmement belle (yafah ‘al meod) qui va pénétrer dans la chambre royale et se tenir « en face du monarque » (ve’amdah lifné hamelekh). Rien de plus n’est ajouté, certes, car le texte mentionne pudiquement que « le roi ne la connut pas » (lo yeda’ah). Cette jeune fille s’appelait Abisag la Sunamite, autrement dit native de Sunam, nommée plus tard Sulam, en hébreu Abichag Hachounamit, qui deviendra Hachoulamit dans le Chir hachirim. Et voilà que cette Choulamit va rester dans l’imaginaire universel comme le symbole de la belle amoureuse, de la femme désirable, la Vénus juive, riche de fantasmes érotiques.

C’est pourquoi le poème ne saurait parler d’elle sans lui décerner son titre de gloire : Hayafah banachim – « la belle parmi les femmes ». Oui, la Choulamit est la plus belle de toutes, la plus que belle, celle qui polarise tous les désirs, les élans, le bonheur et l’idéal. C’est aussi pourquoi l’âme religieuse a identifié Choulamit et Yeroushalaïm – la femme apaisante et la ville de paix –, et interprété cet érotisme exprimé pourtant de façon si charnelle comme une élévation spirituelle – à laquelle, après que Rabbi Akiva eut développé la valeur allégorique du poème, les grands mystiques espagnols ont prêté leur voix, de Santa Teresa de Ávila à San Juan de la Cruz et Luis de León, au demeurant tous trois d’origine juive (conversos). Ajoutons que l’amoureux de la Choulamit est identifié dans le texte à Chlomo, mais c’est moins du roi Salomon qu’il s’agit que de cet « homme de paix » accordé à cette « femme apaisante », le tout pouvant signifier, au niveau premier, la quête de l’harmonie qui définit l’aspiration à l’union charnelle, et au niveau second, la quête de Dieu, le croyant étant alors défini au féminin, âme fervente courant à son bien-aimé divin. On a beaucoup glosé sur ce texte, qui est probablement le plus célèbre des ouvrages canoniques du judaïsme : il est le prélude à l’accueil de la fiancée (kala) Chabbat. Certains y ont vu un double chant d’amour, unissant un couple royal et un couple de bergers.  Luis de León, pour sa part, qui, en hébraïsant accompli, traduisit en espagnol au XVIe siècle (sans y être autorisé par son évêque) ce poème et paya cette audace de cinq années de prison, y voyait une idylle pastorale ; et c’est bien d’une pastorale qu’il s’agit, comme en ont écrit à la même époque, à quelques années près (si l’on admet que la rédaction de ce texte remonterait au 4ème siècle avant notre ère, compte tenu d’emprunts grecs et de vocables araméens) Théocrite (poète né à Syracuse au -4ème siècle, en faveur à la cour d‘Alexandrie) et Virgile (poète latin du -1er siècle). Oui, le Cantique des cantiques est une bergerie avec, déjà, ses conventions qui font des amants un berger-roi et une servante-reine. Plus un chœur commentant les aventures amoureuses et qui représente, en fait, l’intromission lyrique du poète : « Ne réveillez pas l’Amour — l’amante — avant qu’elle le veuille », scande-t-il en refrain. Chacun des amoureux décrit  la beauté et les charmes de l’autre, de façon d’autant plus vive, aiguë, précise ou disons fantasmée, qu’ils ne se rencontrent pas vraiment, la quête primant sur la consommation des sens. Le poème est celui d’un amour fou exprimé sous forme de course haletante, une quête passionnée toujours recommencée. La femme est-elle inaccessible à l’homme, et l’homme à la femme ? Ou bien la quête de Dieu est-elle une aspiration avide jamais assouvie ? Soif de Dieu jamais étanchée. Car comment cet être fini qu’est l’homme pourrait-il avoir accès (« connaître ») l’infinitude — ce que les cabalistes ont appelé l’Ein Sof (le « sans limite ») ? Mais le lecteur, comme l’homme pieux qui récite ce poème chaque vendredi soir à l’entrée du Chabbat, se laissera bercer par l’ineffable beauté des vers, des images, des caresses…

Et ce n’est certes pas un hasard si le poème s’ouvre sur un baiser, sur l’abouchement des lèvres qui mobilise la double mouillure du yod yi-you, la bilabiale min, les trois occlusives sourdes ke-kot-pi, s’ajoutant au double chuchotis cha-chi. Assurément l’on n’a jamais mieux évoqué, musicalement, les baisers sur la bouche :

Yichakeni minchikot piyou Qu’il me baise de baisers de sa bouche.

Comment ne pas rapprocher cette ouverture amoureuse du plus beau poème d’amour de la langue française, un baiser qui joue avec virtuosité de la consonne bilabiale occlusive sonore « b » associée à la bilabiale « m », sans omettre le chuchotis, le « Baise m’encor, rebaise moy » de Louise Labé  (XVIe siècle) ?

Baise m’encor, rebaise-moi et baise ;

Donne m’en un de tes plus savoureux,

       Donne m’en un de tes plus amoureux :

Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.

À cette tendresse initiale succède un portrait physique de chaque amant, qui constitue un précédent notable à ce qu’on appellera dans la France médiévale un « blason du corps », le premier à s’y exercer étant Clément Marot avec son Blason du beau tétin, exaltation du sein aimé « qui fait honte à la rose ». Dans le poème hébraïque, les supports physiques de l’élan amoureux sont plusieurs fois sollicités et décrits, avec une lyrique précision : alors les seins sont deux faons (shney shadayikh) jumeaux, le cou une tour (migdal) de David, les yeux des colombes (yonim), la joue une tranche de grenade (fela’h harimon) ; quant à l’amant, sur le même registre pastoral, ses cheveux sont des palmes, ses yeux sont également comparés aux yonim, sans doute parce que le regard est toujours le messager du cœur  (cette idée se retrouve dans la poésie de la Renaissance), ses lèvres sont des lys (shoshanim), fleur éminemment biblique qui est blanche ou rose. Quant au ventre, celui de l’homme est « bloc d’ivoire » (‘echet shen) — le vocabulaire psychanalytique parle parfois de « barre sexuelle » — ; et le ventre de la femme est une « haie de lys » (sougah bashoshanim) métaphore subtile qui suggère bien l’idée d’une défense fleurie du sexe caché, et du même coup ce vocable si musical et harmonieux — shoshan — devient en quelque sorte la métaphore sublime du plus intime de la femme.

De Victor Hugo, dans La fin de Satan et sa longue glose du Cantique des cantiques, on rappellera ce distique :

Cette vierge, ô David, ô roi rempli de gloire,

 Ressemble à votre tour d’ivoire.

       Et surtout, dans l’appel de l’amante,  cette troublante image d’un érotisme extrême :

              Viens! le lys s’ouvre ainsi qu’un précieux coffret.

Les images bibliques sont nombreuses, éloquentes, belles et exquises ; jamais, semble-t-il, la poésie n’a chanté de façon si suggestive la beauté des corps. Remarquons aussi que la beauté idéale est celle de la femme à la peau brunie, et même plus : « Je suis noire (she’horah), mais jolie (navah) », s’écrie la Choulamit, ce qui a fait croire, à cause de la référence, purement rhétorique, au roi Salomon, qu’il s’agissait de la reine de Saba. Mais non, le vieux scribe de ce chant élevait très haut tout bonnement le type le plus appuyé de beauté méditerranéenne, une femme qui vit au grand air, qui travaille, qui garde les vignes, qui brunit au soleil. On notera, du même coup, que la pâleur du teint était déjà un canon de la beauté féminine sur ces rivages — avec à la Renaissance l’usage du blanc de céruse masquant le teint mat du visage féminin —, norme esthétique contre laquelle s’élève, donc, en connaisseur le poète.

Mais cette quête ardente de l’union des corps — ce ludisme amoureux — qui peut, certes, se comprendre et se savourer tel quel, au niveau le plus immédiat et matériel, a été très tôt interprétée, par les docteurs juifs et chrétiens, comme  une allégorie de l’union mystique, dont la clé nous est donnée par la seule évocation du feu amoureux. Cette flamme d’amour vive, pour reprendre la superbe image de San Juan de la Cruz : llama de amor viva, est réellement feu sacré, celui qui brûle au buisson ardent, feu éternel qui jamais ne se consume. C’est pourquoi intervient au huitième et dernier chapitre la stance révélatrice :

Car l’Amour est fort comme la mort,
la passion est violente comme l’enfer,
ses étincelles sont des étincelles de feu,

 une flamme divine.         (Dhorme, la Pléiade)

ou :
Oui, l’amour est inexorable comme la mort,
l’ardeur, dure comme le Shéol.
Ses fulgurations sont fulgurations de feu,

         flammes de Yah !  (Chouraqui)

  אש־שלהבתיה Esh chalevetyah, littéralement « feu flamme de Yah », et nous savons que Yah est nom de la divinité, nom ramené à deux lettres : יה YaH, que le rav Kook a interprété comme le signe de la présence restreinte de Dieu dans un monde encore dominé par le mal. En définitive, ce poème d’amour fou, d’amour inaccessible, jamais assouvi et pour cela toujours recommencé, ce texte où brûle la « flamme (shalevet) de Yah », s’achève sur une ultime fuite de l’amant sur les hauteurs :

Fuis, mon amant,

semblable à la gazelle

ou au faon des biches,

sur les monts d’aromates.

 Ce harey bessamim  qui clôt le plus beau poème d’amour de la langue hébraïque nous ramène aux senteurs que l’on respire et bénit à la clôture du Chabbat. Ce parfum nous transporte, nous élève : le croyant qui prend congé de la fiancée Chabbat, va garder dans ses sens, pour toute une semaine, le parfum de sa sublime beauté. Tout comme l’amant qui part au matin d’une nuit ardente garde sur son corps et ses mains ce nard (nirdé) parfumé et cette myrrhe (mor) ruisselant des lèvres de lys de sa bien-aimée. Tendu vers cet Amour plus fort que la mort, cette harmonie des hauteurs, là où souffle l’esprit et brille la flamme de YaH.

Ouvrant grand les fenêtres du confinement, cette brise amoureuse et tiède qui nous berce… et c’est, au grand jour, la renaissance. Le retour à la vie. Je vais alors répétant à l’envi entre les stances salomoniennes ce vers de Louis Labé : J’ai grands ennuis entremêlés de joie. Et s’il est vrai, comme dit aussi Apollinaire, que  la joie venait toujours après la peine, alors ouvrons grand notre cœur à l’espérance, à l’amour de la vie, à la foi dans notre survie.

Albert Bensoussan

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