Le romancier égyptien Alaa El Aswany à Marseille : l'étrange confinement de l'auteur de “L'immeuble Yacoubian”

Initialement venu à Marseille pour une résidence littéraire, l’écrivain égyptien Alaa el Aswany vit aujourd’hui le confinement dans la cité phocéenne, loin des siens aux Etats-Unis et en Egypte.

Arrivé en février pour une résidence littéraire dans cette ville méditerranéenne bruyante, animée et métissée qui lui rappelle Alexandrie, l’auteur du best-seller L’immeuble Yacoubian s’y est d’abord baladé entre ses séances d’écriture et ses conférences, observant les gens sur le Vieux-Port, goûtant la joie des conversations au bord de mer.

Puis le 17 mars, la France s’est confinée comme la moitié de l’humanité pour lutter contre l’épidémie du nouveau coronavirus. Du jour au lendemain, un des écrivains les plus célèbres du monde arabe, traduit en une trentaine de langues, s’est retrouvé seul sur le site déserté de l’Institut d’études avancées Iméra de l’Université Aix-Marseille.

“Je vis dans la chambre Saturne, dans la Maison des astronomes”, dit-il en montrant un bâtiment blanc du XIXe siècle qui abrite d’habitude l’administration de l’Institut et grouille de vie. “Maintenant, il n’y a personne, je peux faire ce que je veux“, plaisante-t-il tandis qu’un chat noir se prélasse sur la terrasse.

Dans le tourbillon de l’épidémie et du confinement généralisé, il est resté, sans regagner New York où il vit avec sa femme et ses deux filles depuis qu’il a quitté l’Egypte. Dans son pays natal, le régime du général Abdel Fattah al-Sissi a interdit de publication ce défenseur de la démocratie et de la liberté d’expression. Poursuivi pour “insulte envers le président”, il risque la prison en cas de retour.

“L’Egypte me manque, mes amis aussi, mais la dictature ne me manque pas. Un écrivain a besoin d’oxygène”, dit-il, confiant s’être senti “en exil” dans son propre pays tant l’atmosphère y avait changé depuis les espoirs de démocratisation du Printemps arabe.

Le confinement est une autre forme d’exil : il le prive des gens de toutes sortes qu’il aime rencontrer puis décrire dans ses livres, comme dans L’immeuble Yacoubian, chronique des habitants d’un immeuble du Caire dans les années 1990, ou J’ai couru vers le Nil, entrelacs de destins dans la Révolution de 2011.

“Je n’aurais jamais été capable d’écrire sans aimer les gens. J’aime mes personnages, j’essaie de mieux les comprendre et surtout de ne pas les juger”, explique le sexagénaire. “Ce qui me manque aujourd’hui, c’est une vie normale. Ici à Marseille, je traversais la rue et je buvais un verre dans un bar-tabac et c’était vraiment bien, je parlais avec des gens ordinaires. Je faisais ça aussi en Amérique”, raconte-t-il en fumant, assis sur un banc à deux mètres des journalistes de l’AFP. “Je n’ai pas serré de mains depuis des semaines”, remarque-t-il. “La solitude c’est quelque chose de positif, mais la solitude imposée, ce n’est pas très agréable”.

Chaque jour, il maintient sa routine : lever à 06H00, écriture de 07H00 à 13H00, quelques courses, une sieste. Puis cet admirateur de l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez et d’Albert Camus lit sur un banc ou dans la cafétéria désertée. A 20H00, il applaudit les soignants, “le minimum qu’on peut faire pour des gens risquant leur vie pour sauver celle des autres”.

Lui qui a été dentiste durant des années, a été bouleversé depuis la crise sanitaire par ces médecins n’ayant pas assez de respirateurs pour tous les patients. “C’est terrible ! Comment a-t-on pu trouver des budgets pour acheter des armes et pas assez de respirateurs ?”. S’il pense que les dictatures – sur lesquelles il publie en français un essai en juin – ne changeront pas avec l’épidémie “car un dictateur veut garder le pouvoir et s’en fout du peuple”, il espère que les démocraties tireront les leçons de cette période.

“On doit de nouveau dépenser plus d’argent pour les hôpitaux et la recherche”, insiste-t-il, appelant les citoyens-électeurs à rester vigilants dans le débat entre pouvoir et liberté. “Il faudra aussi plus de solidarité”, pour l’après dans un monde en récession où des gens ont basculé dans une extrême pauvreté des Etats-Unis à l’Egypte. Selon l’Organisation internationale du travail, quelque 1,6 milliard de personnes pourraient perdre leurs moyens de subsistance. “Peut-être à un moment donné, j’écrirai sur ce qu’on vit”, dit-il. “Aujourd’hui, il s’agit de la vie, de la maladie, de la mort, ce n’est pas le temps du superficiel, c’est le temps de l’essentiel”.

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