Macron l’in-variant

Emmanuel Macron serait-il à la France ce que Rodrigo Duterte est aux Philippines, une sorte de variant du trumpisme, aux saillies verbales aussi injurieuses que déjantées ? « Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder. Et donc on va continuer de le faire, jusqu’au bout. C’est ça, la stratégie. » Après la stupeur, essayons d’analyser cette prose élyséenne.

D’abord, il ne s’agit pas d’un dérapage, d’une réaction sur le vif. La réplique ne surgit nullement d’un coup de sang, sur le mode de l’échange de doigts d’honneur avec Éric Zemmour à Marseille ou du « Casse-toi, pauv’ con ! » de Nicolas Sarkozy au salon de l’agriculture en 2008. Le chef de l’État parle de stratégie, rien que ça. La phrase se glisse dans le long entretien que l’Élysée avait prévu de faire publier ce matin dans Le Parisien. Il s’agissait de la première interview présidentielle de l’année. L’exercice visait à en donner le ton.

C’est encore ce mot d’« envie » qu’utilise le président quand il déclare à propos de sa candidature : « Il n’y a pas de faux suspense. J’ai envie. » Cette manière de parler décontractée et spontanée est un artifice de communicant. Emmanuel Macron se livrait à une mise en scène rôdée et connue du public, le « face aux lecteurs ». Le Parisien en avait sélectionné sept. L’exercice, mobilisant cinq journalistes, immobilisa le chef de l’État pendant plus de deux heures. Chaque ligne de l’entretien fut relue et validée. La phrase du scandale dut embarrasser la direction du journal. Celle-ci ne se retrouve nulle part en titre, ni à la une, ni dans les pages intérieures. Elle figure seulement à la fin de l’éditorial et en bas de la page 4.

La réplique a donc été méditée, préméditée même. Emmanuel Macron aligne les écarts de langage et varie peu sur ce point : le 15 janvier 2019 dans l’Eure, il déclare au sujet des personnes en situation de pauvreté qu’« il y en a qui font bien » et d’autres « qui déconnent ». Dans une vidéo publiée le 12 juin 2018, il déplore qu’on mette « un pognon de dingue dans les minima sociaux ». Le 4 octobre 2017 en Corrèze, il accuse des syndicalistes de « foutre le bordel ». Le 8 septembre 2017, en Grèce, avant une mobilisation contre la réforme du Code du travail, il affirme : « Je ne céderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes. » Ce quinquennat est marqué par la dureté de la parole publique, ajoutée à une certaine indécence. Le Parisien décrypte « le ton [qui] monte sérieusement d’un cran » sous le titre : « Sa déclaration de guerre aux antivax »

Et ce n’est pas qu’un titre. Reprenons le verbatim présidentiel :

« En démocratie, le pire ennemi, c’est le mensonge et la bêtise. » Oui mais nul n’en a le monopole. Combien de gouvernants périrent de leur propre aveuglement ? Des légions de diplômés peuvent prendre des décisions bêtes. En refusant de signer des décrets, Georges Pompidou, alors Premier ministre, le disait à Jacques Chirac : « Mais arrêtez donc d’emmerder les Français ! Il y a trop de lois, (…) On en crève ! Laissez-les vivre un peu et vous verrez que tout ira mieux ! Foutez-leur la paix ! Il faut libérer ce pays ! » Cette citation, toujours d’actualité, n’avait rien de trivial dans la bouche de l’homme de lettres.

Le « emmerder » macronien n’emprunte ni à la sagesse ni à la bonhomie. Le président aurait dit « j’emmerde les non-vaccinés » que la chose était moins grave. « J’ai très envie de les emmerder » trahit une méchanceté planifiée. Jusqu’au bout ? Mais jusqu’à quel bout ?

Rien ne peut justifier ce discours, pas même « la forme de délire » (Olivier Véran) dont l’exécutif affuble les personnes récalcitrantes. Celles-ci, pour la plupart, n’ont aucune intention subversive : elles veulent qu’on écoute leur détresse et ne trouvent pas de réponse dans une communication officielle confondant injection et injonction. Emmanuel Macron dit qu’« il faut réussir ensemble à bâtir de la confiance » mais comment y parvenir après avoir dit il y a seulement treize mois : « Je ne rendrai pas la vaccination obligatoire. » ?

Quand Novak Djokovic, muet sur son statut vaccinal, dit avoir obtenu une dérogation médicale pour participer à l’Open d’Australie, il y a de quoi s’interroger. Quand la Justice juge Sanofi responsable d’un défaut d’information et de vigilance sur les risques de la Depakine, il y a aussi de quoi s’interroger.

Au lieu d’apaiser le débat, Emmanuel Macron le crispe. Il escompte :

– forcer les oppositions à se positionner sur le passe vaccinal en plein débat parlementaire ;

– siffler « la fin de la récréation », comme l’explique Gilles Clavreul. Le chef de l’État tardait « à employer des mots qui choquent », dit l’ancien préfet. En parlant ainsi, Emmanuel Macron veut clore la séquence Zemmour ;

– obtenir l’obéissance. Dans Le Parisien, il se transforme en Jivaros : « Cette petite minorité, comment on la réduit ? » C’est violent et cela ne va pas s’arranger. La commission Bronner rendra bientôt son rapport sur les moyens de « faire reculer le complotisme ». Hélas, cet épisode présidentiel, humainement défaillant, risque de renforcer ce phénomène.

Par Louis Daufresne – Publié le 05 janvier 2022

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